ALEMÁN (M.)

ALEMÁN (M.)
ALEMÁN (M.)

Le chef-d’œuvre de Mateo Alemán, Guzmán de Alfarache , occupe une place de première importance dans l’histoire de la littérature et doit être considéré comme une des premières formes du roman européen. Édité plus d’un demi-siècle après le Lazarillo de Tormes , demeuré anonyme, précédant de quelques années le Quichotte ainsi que la soudaine éclosion d’un petit groupe de récits picaresques, il est, en outre, situé à un carrefour de l’histoire littéraire et semble recueillir, avec le legs d’une littérature de miscellanées, l’encombrant héritage du mouvement humaniste. Les excès mêmes auxquels se sont livrés pendant trois siècles adaptateurs, traducteurs et éditeurs, dans des directions opposées et suivant des perspectives contradictoires, prouvent assez qu’il constitue bien une œuvre de transition: encore accablé par tout l’héritage du XVIe siècle, spontanément et avidement accepté, le Livre du Gueux porte en effet en germe le roman moderne.

L’auteur

On retiendra plus particulièrement des rares documents que nous possédons sur la vie de Mateo Alemán son existence relativement mouvementée, son caractère tourmenté et instable. Son père, Hernando Alemán, qui obtint en 1557 la charge de médecin chirurgien de la prison royale de Séville, épousa en secondes noces doña Juana de Enero, descendante elle-même d’une famille florentine immigrée à Séville; il en eut trois enfants, Léonore, Violante, Mateo. Dans une nation obsédée par les interdits sociaux, cette filiation pèse de tout son poids sur l’existence d’un homme qui accumula les échecs et dont l’œuvre majeure exprime le refus d’accepter le cadre de la société espagnole contemporaine.

Après avoir fait ses humanités sous la férule probable de Juan de Mal-Lara, disciple lui-même d’Hernán Núñez, de León de Castro et de Francisco de Escobar, reçu bachelier en arts et philosophie en 1564, Mateo commence à Séville des études de médecine qu’il continue à Salamanque (1565-1566) et à Alcalá de Henares (1566-1567), et qu’il interrompt à la mort de son père (mars 1567). Il fait un mariage forcé en 1571 et occupe jusqu’en 1580 des emplois divers et médiocres. (On le trouve, en 1576, chargé de recouvrer les traites foraines sur la laine à l’octroi de Séville; en 1578, il rédige les statuts d’une confrérie de la ville.)

Il choisit en 1580 une nouvelle voie et s’inscrit à la faculté de droit de Séville, avant d’être tenté par l’aventure (il sollicite en vain, en 1582, l’autorisation d’émigrer aux Indes). Sa formation juridique lui vaut d’être intégré dans l’administration: commissionné en Estrémadure, en 1583, pour enquêter sur la gestion d’un fonctionnaire décédé, sa conduite imprudente, les abus de pouvoir dont il se rend coupable déchaînent l’hostilité d’un petit groupe d’hommes qui en appellent directement au roi. Cette affaire, qui se termine par l’arrestation d’Alemán, n’interrompt pas sa nouvelle carrière. Il occupe pendant vingt ans un emploi décent à la Chambre des comptes (contador de resultas ) et on lui confie plusieurs missions à l’extérieur de la capitale (en 1591, à Carthagène; en 1593, à Almacén, où il enquête sur les conditions de travail des galériens employés à l’exploitation du mercure).

Revenu à Séville en 1601, séparé de sa femme, il vit dès la fin de l’année suivante avec doña Francisca Calderón. En dépit de la protection d’un cousin, J. B. del Rosso, Alemán, privé apparemment de sa charge, est peu à peu réduit à la misère et il envisage à nouveau de s’expatrier. Il parvient à s’embarquer, en juin 1608, pour le Mexique, accompagné de sa jeune maîtresse qu’il fait passer pour sa fille. Installé à Mexico, il y termine un traité sur l’orthographe (1609) et vit dans l’entourage de l’archevêque et vice-roi, frère García Guerra, dont il fera l’oraison funèbre en 1612. On perd sa trace en 1615; il vit alors à Chalco.

L’empire de la rhétorique

Le Livre du Gueux doit tout à l’art de l’éloquence, qui se présente ainsi comme une des sources du roman moderne. Ce n’est pas sans raison que Mateo Alemán présente son héros sous les traits d’un «excellent étudiant en latin, en rhétorique et en grec», justifiant ainsi le choix de son cadre autobiographique, détail capital sur le plan de la recherche de la vraisemblance. Certes, cette recherche apparaît de façon particulièrement nette lorsqu’on étudie dans le détail la façon qu’il a d’utiliser ses sources, lorsqu’on le voit s’intéresser chaque fois à la vraisemblance psychologique de ses personnages et s’en tenir à une perspective toujours subjective; elle est cependant plus manifeste encore dans le soin qu’il apporte à préciser la nature de son conteur. Mateo Alemán fait ici faire à la narration autobiographique un pas de plus vers la vraisemblance en justifiant à la fois, ce que n’avait songé à faire l’auteur du Lazarillo , les raisons qui ont pu inciter le protagoniste à écrire l’histoire de sa vie et les capacités intellectuelles qui lui permettaient de mener son projet à terme.

Cette médiation de la rhétorique est essentielle; elle explique la conception générale de l’ouvrage, construit comme une juxtaposition d’éléments indépendants, fait de lourds blocs corsetés dans des structures rigides, qui renferment l’épisode romanesque et découpent en tranches l’histoire du personnage. C’est cette médiation qui justifie la mise en place d’un obsédant horizon de mythes et de paradigmes, véritable cercle de références morales par rapport auquel le protagoniste et le lecteur sont constamment invités à se situer. C’est encore elle qui explique la pétrification des personnages secondaires, tout autant que l’impression de raideur, que Guzmán donne en certains endroits, car en fait ce dernier ne puise ses éléments dynamiques que dans son polymorphisme, dans l’aptitude qu’il montre à épouser, successivement, les contours d’une série de types. C’est elle, toujours, qui régit la conduite de la «démonstration picaresque », qui s’organise autour de deux lieux intrinsèques, le lieu du contraire, le lieu de la cause et de l’effet. C’est à cette médiation enfin que la description doit de se confondre avec l’art d’égarer les cœurs et les esprits. Mais l’empire qu’exerce la rhétorique ne fait que refléter l’idée génératrice du livre dominé, selon le propre aveu de l’auteur, par le souci de réglementer l’aumône, c’est-à-dire de contenir la miséricorde dans les limites de la justice.

La dialectique de la miséricorde et de la justice

Une dialectique soutenue de la miséricorde et de la justice, telle est la grande loi interne du Guzmán de Alfarache. Dans le contexte d’une série d’instructions judiciaires et de procès se développe le débat central, magnifiquement orchestré par les différentes modulations des thèmes de la justice, du pardon, de la vengeance ou de la miséricorde; c’est à lui-même et c’est à nous, jurés sans visage, que songe le gueux lorsqu’il nous rapporte les paroles du vieux prêtre, les malheurs d’Ozmín ou encore ceux de Dorotea, et, à chaque page, nous retrouvons ce passé qui pèse sur la conscience, sécrète cette obsession lancinante de la miséricorde et de la justice, traduite en termes de contrition, mais aussi, à un niveau supérieur, l’inquiétude qu’entretien l’imagination de l’au-delà.

Guzmán, tout coupable qu’il est, ne sera point condamné: la miséricorde de Dieu est descendue sur lui; touché par la grâce, il a pu se reprendre et espère se racheter mais c’est notre compassion qu’il implore, pour lui et pour ses semblables, en nous démontrant d’abord que «nous sommes tous des Guzmán en puissance», d’où ce vigoureux et constant mouvement de généralisation qui tire le récit, les placages, les exemples et les chistes (saillies) vers l’exemplarité. D’autre part, en immergeant son personnage (selon des procédés dont il souligne à plusieurs reprises l’utilisation) dans une société qu’il ciritique, et en le faisant, manifestement, évoluer en fonction de ces forces externes qui pèsent sans cesse sur lui, infléchissent ses actes et l’amènent finalement à se perdre, Mateo Alemán témoigne de la conscience qu’il a de la responsabilité collective. L’individu contaminé est moins coupable que ceux qui, par leur incapacité ou leur indifférence, ont laissé l’épidémie se répandre. On voit par là que le double système satirique, les charges du moraliste et les développements de la critique sociale, viennent à leur tour s’intégrer dans ce puissant mouvement dialectique qui correspond à la structure profonde de l’œuvre. Or celle-ci, à son tour, transcrit une des premières visions bourgeoises du monde, et véhicule en particulier l’ensemble des frustrations et des aspirations des milieux marchands.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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